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Jardins de papier

La publication en 1996, à Zurich, sous la plume d'Anne-Marie Bucher et avec la collaboration de Brigitt Sigel de l'ouvrage Vom Landschaftsgarten zur Gartenlandschaft, titre dont la traduction - malaisée - pourrait être: Du jardin paysager au paysage jardiné, offre une vision inédite sur l'histoire de l'art des jardins en Suisse entre 1880 et 1980. Elaborée au travers d'un parcours dans les collections de l'Archiv für Schweizer Gartenarchitektur und Landschaftsplanung, elle révèle l'existence, avant tout en Suisse alémanique, d'une véritable filière d'architectes-paysagistes qui tout au long de leurs carrières entre 1880 et nos jours, ont disposé d'une clientèle suffisante pour justifier l'existence indépendante de leurs entreprises de concepteurs. Profession située entre celle des horticulteurs et celle des architectes, deux corporations naturellement peu enclines à favoriser l'émergence de l'architecture paysagère en tant que discipline autonome et concurrente, le simple constat d'existence possède valeur probatoire. Mieux, au fil des années, ils ont non seulement érigé leur activité en filière indépendante, mais ont su lui imprimer une véritable continuité qui permet d'en étudier les caractères et l'évolution. La Landi de 1939, les trouve très actifs, à l'apogée de leur art. Pratiquement hégémoniques au niveau national. Or, il semble que ce mouvement n'a pas d'équivalent en Suisse romande et que l'architecture paysagère n'y développe guère d'activité autonome pendant la plus grande partie de ce siècle. L'expression «architecture paysagère» est du reste elle-même sujette à controverse: la langue allemande, habile à composer des mots, nomme la chose Gartenarchitektur. L'expression n'a pas d'équivalent en français. «Art des jardins, architecture des jardins, paysagisme, jardinisme», la diversité des dénominations est révélatrice des incertitudes qui caractérisent le problème. En comparaison avec les pays où se comptent les jardins classiques de référence, tels l'Italie, l'Angleterre, la France, l'Allemagne ou les USA, la Suisse n'a guère de jardins à faire valoir. Pour la Suisse romande, les guides et les ouvrages spécialisés en citent quelques-uns qui se rattachent à la tradition baroque, soit avant tout des jardins de châteaux dont la plupart remontent au XVIIIe siècle comme Vuillerens VD, La Grande-Rochette NE, Crans ou Prangins VD; pour les XIXe et XXe siècles on ne trouve guère que les mentions se rapportant aux jardins alpins. Si en Suisse l'histoire des jardins est marginale ou discrète, elle est pour ainsi dire inexistante, comme invisible en Suisse romande entre 1880 et 1980! Si nous ajoutons la nette connotation d'amateurisme qui affecte toute activité liée aux jardins, à la quasi-absence de sources documentaires organisées en archives, toutes les conditions semblent réunies pour conclure au non-lieu à propos de l'histoire de l'art du jardin en Suisse romande au XXe siècle. Pourtant les recherches entreprises dans l'optique adoptée par la publication citée plus haut, et les liens tissés récemment entre les Archives de la construction moderne et l'Archiv für Gartenarchitektur und Landschaftsplanung, actuellement à Rapperswil, ont focalisé l'attention sur ce champ en Suisse romande. Tant et si bien que l'on assiste, de manière concomitante avec les efforts qui ont permis la mise sur pied de la manifestation lausannoise Jardins '97, à l'invention d'une réalité: l'histoire de l'art des jardins en Suisse romande. Celle-ci s'appuie sur un nombre restreint de publications partielles et d'inventaires embryonnaires et s'articule autour d'un certain nombre de protagonistes identifiés dont l'importance relative n'a pu être dégagée dans l'état actuel de la recherche. La stature internationale de Henry Correvon devra être décrite et analysée, ainsi que la portée encore insoupçonnée de son influence. A ce jour, seuls les libraires-antiquaires semblent en avoir pris conscience, si l'on considère le cours atteint par ses ouvrages. Le rôle exact de Jules Allemand, dont l'activité à Genève et dans la région semble capitale, n'a pas été étudié, alors qu'il est l'auteur, seul ou en collaboration avec Correvon, de la plupart des aménagements genevois de son époque ainsi que de projets pour des commandes privées, tel, pour la famille Bonaparte, celui concernant le domaine impérial de Gland. Le cercle des relations d'Edmond Fatio et de son frère Guillaume, l'auteur de l'ouvrage Augen auf! et de Ouvrons les yeux, demande à être identifié et analysé. La place du projet de jardin dans la carrière des anciens élèves des Beaux-Arts de Paris actifs en Suisse romande après 1880, doit faire l'objet d'une investigation particulière. Au cours de recherches portant sur un autre thème, nous avons rencontré fortuitement Ð et ce n'est qu'un exemple Ð des plans d'aménagement paysager de l'architecte Robert Convert pour une maison bourgeoise du Val de Travers. Il ne reste par contre pas trace de l'activité de l'architecte Georges Epitaux qui participa à l'installation d'une scénographie de Village suisse à Sauvabelin, au-dessus de Lausanne et fut l'auteur du parc Jean-Jacques Mercier dans cette ville (1904-1910). Il serait fort étonnant que ces exemples fussent isolés. Les architectes, et parmi eux, singulièrement les anciens élèves de l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, sont fondés à considérer avec Julien Guadet Ð leur maître à tousÐ que l'établissement de jardins est une tâche insécable de l'Ïuvre de l'architecte, qu'il compte «parmi les plus charmants programmes que puisse avoir à traiter un architecte». Leur activité, sous cet angle, n'a jamais été étudiée. Le dépôt, par l'entremise de la fondation mentionnée ci-dessus, aux Archives de la construction moderne-EPFL des archives et de la bibliothèque du botaniste Henry Correvon, nous oblige à poser plus généralement la question de la conservation et de la valorisation, de la mise en rapport les uns avec les autres des documents, finalement assez nombreux, qui nous informent sur la genèse de quelques jardins en Suisse romande aux XIXe et XXe siècles. Correvon se fonde directement sur la tradition des naturalistes genevois; d'eux il apprend son métier, devient botaniste, reconnu tel honoris causa. Son action interfère ou fait écho à celle des frères Fatio: Edmond l'architecte, Guillaume le banquier-écrivain, historien et diplomate qui fait campagne contre l'architecture utilitariste. Correvon siège au jury du concours pour le cimetière du Bois-de-Vaux, influence par ses publications et son action la pratique régionale; il habilite ou réhabilite telle ou telle variété de plantes, diffuse la rocaille selon un modèle conforme, tant au point de vue géologique que botanique. On le rencontre à la genèse de tous les jardins alpins, mais aussi au Château de Pradegg sur Sierre Ð dû à l'architecte Alfred Chabloz (1866-1952)Ð, ou dans les parcs de la Société des Nations. Son audience internationale est particulièrement large; avant 1914, les têtes couronnées se succèdent dans son établissement de Floraire; en 1926, son voyage aux USA est l'occasion de prononcer plusieurs dizaines de conférences publiques. Le champ régional de l'art des jardins compte maintes lacunes des plus significatives; au nombre de ces dernières, l'absence totale des Romands dans la conception du grand manifeste de paysage bâti qu'est la Landi de 1939 ne peut être portée entièrement au compte de la géographie de la commande. L'architecture paysagère y occupe en effet une place centrale, d'importance nationale: «Unsere Blühende, grüne Landi ist ein grosser Blumengarten der schönen Heimat». L'intégration des tendances diverses de l'architecture, des prouesses techniques des ingénieurs s'y opère grâce à l'art des jardins, dans un véritable amalgame de verdure. Groupés sous la direction de Gustav Ammann, les auteurs de ces aménagements sont: les frères Mertens, Johannes Schweizer, Ernst Baumann, Walter Leder et Ernst Cramer; parmi eux, aucun Romand. Et il semble bien que l'absence de protagonistes d'origine romande perdure dans les décennies de l'après-guerre. Elle est en tout cas confirmée à l'occasion de l'exposition G59 (Gartenbauaustellung, 1959, Zurich). Cela est si évident que les organisateurs de l'Expo 64 font appel aux architectes paysagistes suisses allemands Walter Bischoff et Willi Neukomm pour l'aménagement paysager. A Lausanne encore, c'est à Ernst Cramer (1898-1980), figure singulière du paysagisme alémanique, que l'Ecole Athenaeum s'adresse lorsque, en 1972, elle met sur pied un enseignement d'architecture paysagère. De même, Jakob Zweifel fait venir la paysagiste Ursula Schmocker-Willi pour concevoir l'aménagement paysager des bâtiments de la première étape de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, et y établir des jardins dans les cours et sur les toits. Ces deux interventions de paysagistes d'origine alémanique seront d'ailleurs la cause d'incompréhensions et de contradictions avec les fournisseurs horticoles locaux. Ursula Schmocker-Willi et Jakob Zweifel ne sont pas étrangers, dès 1977, à la vogue des «jardins naturels» en Suisse romande. La mise sur pied d'une exposition intitulée «Jardins de papier», s'inscrit dans le cadre de la manifestation Lausanne Jardins '97, mais pour nous, elle correspond surtout à l'entrée du fonds Henry Correvon, propriété de la Stiftung für Gartenarchitektur und Landschaftsplanung, aux Archives de la construction moderne-EPFL. La présente publication est une tentative parfaitement subjective de présenter au public un premier choix des documents qui jalonnent un siècle d'efforts d'élaboration et de création en matière d'art des jardins en Suisse romande. Elle espère éveiller l'intérêt du public et des spécialistes sur l'importance, la variété et la qualité des sources disponibles pour la connaissance des objets d'architecture paysagère, fussent-ils discrets et en nombre relativement restreint. Ces jardins existent, nous les avons rencontrés, ils écrivent une page de l'histoire culturelle de ce pays; or la connaissance de cette histoire est indissociable des efforts de la création contemporaine. Histoire et création s'interrogent réciproquement.

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